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Derrière une réalité

Quand je me suis retrouvé la première fois devant les peintures de Sofia, j’ai d’abord été subjugué par sa maîtrise technique. Ses personnages ou encore ses représentations de structures architecturales semblaient nous renvoyer simplement à la beauté d’une certaine forme que peut parfois prendre les choses qui nous semblent banales au premier regard.
Au deuxième regard, très vite, la technique laisse la place à ce que l’on croit que ces personnages ou structures nous racontent à travers la perfection de leur réalisation. Peut-être simplement l’amour de l’auteure pour les jeux d’ombres et de reflets, pour les lignes parfaites ou parfaitement tordues, pour les mises en scènes d’images volées dans l’instant, et pour les mises en lumière. Pour l’effort que demande une restitution fidèle de notre environnement sur lequel passe des humains.

Le troisième regard, celui du corps, laisse une impression étrange, la même rencontrée devant des tableau de Michele Tarricco, ou encore devant les œuvres d’ Edward Hopper, une étrange sensation de malaise. L’esthétisme graphique au service de la sensation ou quand l’esthétisme retrouve son sens premier.
Eprouver quelque chose de l’ordre de l’indicible, éprouvé qui nous entrainerait dans une remise en question de notre rapport à la réalité même.
De quelle réalité s’agit-il donc ? Une fois la subjugation de la technique dépassée, la sidération de la qualité de la composition oubliée, que trouve-t-on ?
Engoncés que nous sommes dans notre quotidienneté et dans nos habitudes nous avançons sans trop nous soucier de ce que nous vivons parfois tout au fond de nous. Nos habitudes prennent alors la couleur d’un rituel obsessionnel servant à calmer nos angoisses, comme si nous étions coincés à un endroit. Comme si la répétition d’un comportement pouvait, par magie, faire oublier que nous sommes prisonniers.

La peinture de Sofia, elle se propose malgré toute sa modernité graphique et thématique, de nous faire vivre, d’après moi, plutôt un rituel unique, initiatique, comme ceux de nos ancêtres. Rituel qui est passage à une plus grande compréhension de soi et du monde qui nous entoure.
Par la prise de distance de la peintre avec ses sujets, et là on peut y associer ses dernières toiles, c’est peut-être bien à l’observation de soi-même qu’elle invite. La distance permettant de se voir enfin seul, même à deux, même avec son ombre. Drôle de solitude que celle accompagnée, de celle partagée par des milliards d’être humain.
Solitude dans la différence à l’autre, dans l’indifférence à l’autre, solitude dans la différence à notre ombre qui nous suit, différence de lumières séparées mais côtes– à –côtes dans une nuit noire, solitude encore des dernières toiles d’un monde vu de tellement haut que l’on ne distingue même plus l’humain. On peut encore y voir sa trace parfois.

La peinture de Sofia nous invite à la « défusion », elle nous accompagne hors du jardin d’Eden, dans l’acceptation d’une ou de plusieurs de nos conditions. L’humain se meut sur des surfaces grises, lisses, et notre vue du ciel, nous met en position divine d’observateur très, très patient.
Telle ombre ne ressemble pas à son propriétaire, telle autre nous raconte une autre histoire, et encore une dernière à sa propre vie se mélangeant à l’ombre du voisin sans que celui-ci ne le remarque. Des ombres encore comme des fantômes, comme des aïeux nous hantant, ou comme des entités indépendantes mais tout de même rattachées à nous par les pieds. Des ombres parfois drôles inventant des formes improbables et surprenantes.
Les corps de chairs, eux, tellement réalistes qu’ils en deviennent suspects, tellement vivant qu’ils semblent étrangers à l’univers de pierre ou de goudron qu’ils traversent. Contraste mettant en évidence, évidence mettant en abime, abime nous entrainant dans un mystère.
Cette peinture nous rappelle l’impossibilité de capturer soi-même ou l’autre dans une seule compréhension, l’impossibilité aussi de dire entièrement la solitude de notre condition.
Qui nous a vus aussi seul ? Qui a été assez fort pour nous rassurer là-dedans ? Face à des premières injustices, l’enfant déjà se sent seul et abandonné, il n’a plus que son ombre comme seul compagnon, mais quand celui-ci se dérobe à sa conscience, il ne reste même plus de mot pour le dire. Peut-être des images, peut-être un mouvement, peut-être une émotion ou une vague sensation.

Pour réaliser ces tableaux, l’auteure a passé des heures et des heures afin que la peinture disparaisse et qu’on nous laisse seul avec l’image. Mais combien de solitude encore dans la réalisation même de ces œuvres? Des heures et des heures afin de fixer un moment fugace, un reflet passager, des lumières scintillantes ou finalement, à la manière d’un télescope qui capturerait dans le présent une image du passé, des paysages si lointains.
Le temps pour réaliser ces toiles nous disent encore quelque chose du vécu. Un processus en phase avec ce qu’il y a à montrer. Si nous pouvions observer Sofia peindre, je suis sur qu’on assisterait à une performance. Quand la forme rejoint le fond, quand le faire sert le dire, quand le temps vient parfaire le message, quand celui-ci est sibyllin et multiple, quant la solitude est obligatoire pour le raconter, on se retrouve en présence d’une artiste qui essaie d’appréhender un pan d’une réalité vécue. Sachant que si elle est au plus près de ce qu’elle essaie de se dire et de dire, il y a de forte chance, bien malgré elle, que d’autres personnes y trouveront une résonance ou, de toute façon, une remise en cause de certaines certitudes.
Tout ceci bien sûr ne sont que mes pensées, mes conceptions sur une manière d’aborder la peinture.

Sofia, quant à elle, peint.

Willy Campana
Amateur d’art, entre autres